À la lecture d’une carte du Vercors-sud on peut remarquer cette particularité : chaque commune (Saint-Guillaume, Gresse, Chichilianne, Treschenu, Saint-Agnan, La Chapelle) possède une partie de son territoire dans une vallée fluviale fertile et une autre partie sur le plateau aride du Vercors. Cette découpe remonte au lointain Moyen-Âge, aux temps où les seigneurs faisaient la loi et se partageaient les terres qu’ils faisaient exploiter pour en tirer leurs revenus.

Ce partage n’est certainement pas dû au hasard. Les habitants des vallées qui assuraient difficilement leur survie en exploitant les parties fertiles avaient besoin, en complément, des pâturages d’estive pour leurs bêtes et plus encore du bois pour leurs constructions et leur chauffage.

Concernant la commune de Gresse dont la superficie totale est de 8113 ha, plus de la moitié de cette surface se trouve sur les Hauts-plateaux, au-delà des falaises. La propriété de ce secteur a une histoire peu commune.

acquereurs carte

Une transaction est passée le 11 juillet 1630 entre Jacques d’Arnaud seigneur de Gresse et les consuls manants de Gresse représentant 60 chefs de maison. Le seigneur de Gresse désirant « commodité et soulagement de ses sujets » leur accorde le privilège de leur bétail sur les montagnes de Varême, Bonnevaux et Biscordat.
- Pourront faire paître leurs bestiaux depuis les premières herbes jusqu’à 3 jours après la Saint-Jean (24 juin), date d’arrivée des pastres provençaux, et depuis la Saint-Barthélemy (24 août) jusqu’à la fin de l’année
- Bovines et bêtes de pied rond asine et cavaline toute l’année.
- Chacun des susnommés dans la présente transaction pourra prendre du bois pour se bâtir et se meubler, non les non-nommés à la présente.

Bien entendu, les habitants promettent et jurent de payer à l’avenir au dit seigneur les cens et rentes et autres devoirs ainsi que deux corvées annuelles et aussi une rente annuelle et perpétuelle.

Cette situation va perdurer plus de 160 ans, jusqu’à la Révolution française de 1789. Le dernier baron de Gresse (Jean Antoine de Ponnat) ayant quitté le territoire, ses biens furent confisqués par l’État et ensuite revendus à de riches marchands de Grenoble. Ces actes furent immédiatement contestés par la population de Gresse toujours fortement attachée à ses prérogatives de 1630. Le bois et les pâturages restaient en effet essentiels pour la fragile économie locale. Après de longues procédures auprès du tribunal de Grenoble, cette montagne sera finalement partagée en deux parties. Deux cinquièmes revinrent à la commune de Gresse (bergeries de la Chau et du Playe) qui continuera à louer cette partie à des pâtres provençaux tout en permettant à ses administrés de faire pâturer leur bétail et extraire du bois. Le reste (bergeries de la Grande Cabane et Pré Peyret) revenant à l’acheteur préalable.

Les procédures du partage entre la commune de Gresse et Mr André Allemand (premier acheteur) sont archivées à la Bibliothèque Municipale de Grenoble. Leur lecture montre bien l’attachement, donc le besoin qu’avaient les gens de Gresse d’exploiter une partie de cette montagne. Cet attachement était si fort que les archives nous apprennent qu’un groupe de 16 cultivateurs de Gresse se portèrent alors acquéreurs de la partie restée propriété de Mr André Allemand (10 novembre 1805). Ils purent ainsi utiliser cette propriété pour leurs besoins propres, mais continuèrent aussi à accueillir les transhumants venus toujours de la Crau.

Cette partie de la Grande Montagne a pris, dans le jargon courant, le nom de « la montagne des Acquéreurs ». Cette association de copropriétaires fonctionnera 180 ans, jusqu’au 15 mars 1986, date à laquelle le département de l’Isère deviendra acquéreur de cette copropriété. À cette date, les agriculteurs de Gresse n’ont plus besoin des terrains de la montagne. Le bois pousse maintenant en abondance à proximité des hameaux, l’exode rural et la mécanisation à outrance conduisent à n’exploiter que les terres faciles d’accès.

acquereurs cabane

Le Département va les intégrer dans la Réserve Naturelle du Vercors.

acquereurs gresse

Jean Garnier

Références :

Cet article s’inspire en partie du livre de G. Martin « Gresse-en-Vercors, du passé à l’avenir », et du n°79 de la revue des Amis de la Vallée de la Gresse. Les documents proviennent de la bibliothèque municipale de Grenoble (cote R8203) et des archives départementales de l’Isère (cote 3E 1142/8).