Au cours du XIXème siècle, le tourisme se développe. La montagne attire des aventuriers qui rêvent d’exploits (conquête des sommets) ou bien des gens contemplatifs à la recherche de la beauté et aussi ceux qui trouvent dans nos régions matière à guérison (stations thermales…). Cette clientèle concerne d’abord les gens fortunés et disposant de temps pour eux. Souverains, aristocrates, beaux esprits sont de ceux-là.
Mardi 12 août 1879 : À Monestier-de-Clermont, la locomotive s’arrête en gare. Le prince Alexandre Bibesco en descend avec l’intention de gravir le Veymont puis de traverser le Vercors jusqu’au Royans. Le bourgmestre de Gresse l’attend avec sa voiture.
Alexandre Bibesco, né le 3 juin 1842 à Bucarest est le fils du prince Georges Bibesco souverain de la principauté de Valachie (1842-1848). Après la guerre de Crimée cette principauté rattachée à la Moldavie en 1859 formera le royaume de Roumanie. Alexandre fera ses études en France jusqu’à l’obtention d’une licence en lettres. Il épouse en 1873 Elena Costache, pianiste renommée. Alpiniste ou plutôt excursionniste, mettant à profit ses villégiatures d’été à Uriage pour découvrir la région, il fait le récit de ses ascensions et les fait publier par Xavier Drevet, directeur du journal « Le Dauphiné ».
Dans son récit, Bibesco appelle son hôte Mr Rataboul (son vrai nom est Reboul). Pendant le trajet le menant à Gresse il admire la verve de Mr Rataboul. « Aux négociants désireux de bien placer leurs capitaux, il exposera les avantages précieux, les bénéfices certains d’une fromagerie qu’après expériences accomplies, on va fonder à Gresse. Aux statisticiens désolés, il apprendra que la population de Gresse diminue chaque jour, à cause de l’attraction malsaine des grands centres, ou des tentations chanceuses de l’émigration. Aux cynégètes émérites et curieux, il annoncera le retour du chamois, disparu depuis quarante ans des montagnes de Gresse. »
À Gresse, il passe la nuit à l’auberge du Grand Veymont et s’entretient avec la patronne, Rose Mouttet, (arrière-arrière grand-mère de Cyrille, actuel propriétaire de la « Chicholière »)« ‒ Comment passez-vous votre temps de novembre à avril ?‒ Hélas ! Monsieur, on fait bien comme on peut. L’eau toujours gelée le matin ; souvent, l’après-midi ; nos hommes toujours occupés à déblayer la neige qui retombe sans cesse ; pas une âme chez nous, les communications interrompues avec la vallée. Alors, on allume un de ces grands feux de campagne dans la vaste cheminée de notre cuisine ; quelques habitués viennent faire cercle ; on cause, ou plutôt on, bâille de froid, de sommeil, de tristesse : les lèvres grelottent en face de l’âtre. »
Le mercredi 13 août, départ à cinq heures du matin. Il est accompagné de son ami Mury qu’il a amené avec lui comme porteur et renfort et de Monsieur Jacquier, l’instituteur du coin qui leur sert de guide. Il nous livre ses premières remarques : « Le sol est sec mais le touriste devient fontaine vivante : il dégoutte de partout. Par bonheur, dame nature, nous réservait une surprise qui allait tempérer notre fatigue, et presque nous faire oublier notre soif. La flore du Veymont est fort riche : elle n’embrasse pas moins de deux mille à deux mille cinq cents espèces. Presque à chaque pas, à mesure que nous approchons du col, nous foulons une fleur nouvelle. » (Exagération sûrement !).
À dix heures le sommet est enfin là. Ils contemplent l’horizon à 360 degrés et font une révision de leur géographie : « Au nord-est, le massif de la Chartreuse ; à l’est le Grand-Charnier, le petit Pic de Belledonne, le grand Pic, le Taillefer, plus congelé que d’habitude, l’immense glacier du Mont-de-Lans qui a l’air de servir de base à la terrible Meije avec sa splendide toison de glace rebondie, la Barre des Ecrins avec son râtelier gigantesque de dents, l’arête de la Muzelle, le Pelvoux et ses trois têtes. Voyez les Sept-Laux, Belledonne, qui transparaissent sous un nimbe rose ; la chaîne tout entière, depuis Allevard jusqu’au Pelvoux, palpite sous ce costume de fête ; enfin, plus loin, là-bas, au fond, au nord-est, à quatre vingt kilomètres en ligne droite, le Mont-Blanc, oui, le Mont-Blanc dentelle, derrière une gaze violacée de vapeurs, ses glaciers indécis, comme un feston de la robe immaculée de l’Éternel ! »
À midi et demi, ils abandonnent le sommet et commencent la descente à pic en zigzags très raides pour retrouver le sentier du Pas-de-la-Ville, puis traversent le vaste plateau pierreux à la base du Veymont et s’engagent dans la forêt en direction de La Britière et vers cinq heures se reposent quinze minutes dans le chalet forestier de la Coche.
Arrivés à La Britière à sept heures moins le quart (admirez la précision horaire !), un habitant local attelle un cheval de labour à son char-à-bancs et la lourde bête galope en direction de la Chapelle-en-Vercors. « Même, me disait mon conducteur, depuis le percement de la route des Goulets, notre pays est d’un manque de ressources désolant. Il faut, à partir de La Britière, faire vingt-cinq kilomètres pour rencontrer un médecin. »
Mais à La Chapelle on se repose bien et on mange bien chez Mme Revol. Seule la Clairette de Die n’est pas du goût de notre randonneur : « Il y a là-dedans un goût bâtard, mélange de limonade et de pale ale, qui en font un breuvage épouvantable ».
Le jeudi 14 août départ dans le char-à bancs de Mr Revol en direction de Pont-en Royans par Les Goulets.
« Nous avons quitté La Chapelle à dix heures et demie du matin pour arriver à Pont-en-Royans à une heure. Nous quittons Pont, ses maisons étayées et adossées au roc qui se raréfient, à deux heures et demie. Nous allons prendre la Bourne à son confluent avec la Vernaison, pour la remonter jusqu’à sa source, au Villard-de-Lans par le hameau de La Balme de Rencurel. J’ai déjeuné au Pont, je suis remonté en voiture à deux heures après-midi, et le soir, à sept heures, je m’arrêtais sur la place du Villard. C’est dire que le galop étourdissant de mon équipage m’a emporté comme dans un tourbillon de paysages superbes de sauvagerie, mais trop rapprochés, trop tassés les uns sur les autres… »
Vous me pensez chauvin en vous parlant Veymont et Vercors. Que nenni ! Je vous relaterai plus tard le périple du prince Bibesco autour de l’Obiou.
Jean Garnier
Références :
Le prince Bibesco a rassemblé ses récits de courses dans un ouvrage paru en 1888, « Delphiniana », disponible sur Gallica. Son portrait, issu des ateliers Nadar, illustre sa page wikipedia.