L’animal ne se laisse pas observer facilement. C’est le plus souvent par son cri d’alarme, une suite brève de deux ou trois « TZETT » puissants, que l’on découvre sa présence. Le temps de baisser les yeux vers la rivière et l’on n’aperçoit qu’une boule de plumes sombre disparaître à l’angle du torrent. L’oiseau que nous venons de déranger en passant à gué le Buëch, la Séveraisse ou l’Orbanne, est un merle d’eau encore appelé cincle plongeur.
De couleur chocolat, à l’exception d’un large plastron blanc, à peine plus petit qu’un merle, d’où son nom, il s’en distingue par des ailes et une queue beaucoup plus courtes. Ces propriétés alaires ne lui permettent pas de pratiquer le vol plané, il en est réduit à pratiquer un vol « vibrant » rapide et direct, ce qui lui donne l’aspect d’un gros bourdon lorsqu’il remonte le cours des torrents à quelques centimètres de la surface.
C’est un oiseau sédentaire qui ne s’écarte jamais de sa rivière, son territoire, qu’il choisit de préférence au cours rapide et riche en rochers, bancs de graviers et cascades. Son nid, de la taille d’un ballon de volley est construit en mousse et feuilles mortes, le plus souvent sous un surplomb ou une cascade mais un pont de pierres peut tout aussi bien faire l’affaire.
C’est un insectivore spécialisé dans les larves aquatiques qui rampent sur le fond des ruisseaux ou cachées entre les galets en plein courant. Son régime est varié : porte-bois, plécoptères (perles), mais aussi gammares (petites crevettes d’eau douce) et même des œufs de poissons. Si cette ressource peut être abondante dans les ruisseaux et torrents de montagne épargnés par la pollution, son accès reste difficile et demande une certaine habileté pour être exploitée. C’est par sa technique de pêche que le cincle se distingue des simples gobeurs de chenilles.
Lorsque l’on a repéré le territoire d’un cincle, il n’est alors pas trop difficile de l’observer en pleine action, caché dans la végétation des berges, avec une bonne paire de jumelles.
Se posant soudainement sur une pierre dépassant du courant il inspecte les alentours puis se penche vers l’eau bec en avant. Il lui arrive parfois de recracher ce que l’on nomme chez de nombreux oiseaux, une pelote de réjection. C’est un petit amas globuleux de tous éléments indigestes présents dans ses proies.
Après quelques flexions des pattes et hochement de queue qui rappellent ceux du troglodyte, on le voit plonger la tête la première, ailes ouvertes, pour réapparaitre de longues secondes plus tard quelques mètres en amont, le bec chargé de sa moisson de larves. Dépourvu de pattes palmées qui lui permettraient de nager comme un canard, on le voit alors dévaler le courant, balloté comme une coquille de noix, puis d’une brusque ouverture des ailes le voilà parti pour un décollage à la verticale.
Mais sa véritable technicité se révèle sous l’eau. Grace à son plumage « déperlant », et sa queue qu’il utilise comme un véritable foil inversé, il se retrouve plaqué au fond par la vitesse du courant qu’il arrive à remonter grâce à ses pattes aux fortes griffes. Marchant littéralement sur le fond et grâce à sa vue adaptée à la vision aquatique, il part à la recherche de sa pitance, fouillant le sable, déplaçant les galets. La récolte est souvent fructueuse. Il faut reconnaitre que la concurrence ne se bouscule pas et à part le Crossope aquatique dans les Alpes ou le Desman dans les Pyrènes, on ne lui connaît pas de sérieux rivaux.
C’est un sportif infatigable, enchaînant séance de plongée, marche aquatique, assouplissements et vols battus à un rythme soutenu.
Que dire de plus sur notre héros du jour ? Quel scoop, inconnu de sa fiche Wikipedia, pourrait-on ajouter à ce portrait déjà flatteur ? J’en apporterais trois, issus des mes observations, non encore validés par la faculté mais que je laisse aux spécialistes tout loisir de confirmer ou contredire. Notre oiseau serait un véritable inventeur digne du concours Lépine et voici au moins trois domaines où il se révèle un précurseur.
Le surf tout d’abord, qu’il lui arrive de pratiquer lorsque à défaut de trouver une pierre d’observation, il se permet en pleine débâcle au printemps, de chevaucher quelques instants un glaçon à la dérive. Parfois c’est sur un bois flotté brusquement détaché de la berge qu’il descend le ruisseau sur quelques mètres. Mais il y a plus fort encore. Je pense, pour l’avoir vu pratiquer sa pêche dans des méandres ombragés, que son plastron éclatant lui apporte sous l’eau, le petit supplément de lumière qui fait la différence pour la détection de ses proies. Ce serait donc l’inventeur du réflecteur.
Et pour finir, mais là ce n’est qu’une hypothèse, le cincle serait aussi l’inventeur du water-ballast. J’ai un jour tenu en main un cincle lors d’une séance de baguage et j’ai été surpris par son poids comparé à celui d’autres oiseaux de gabarit semblable. Être lourd est assurément un avantage lorsque l’on prétend marcher sous l’eau mais un handicap lorsque l’on veut prendre la voie des airs. Ce supplément pondéral pourrait trouver son origine dans les grains de sable qu’il lui arrive d’ingurgiter en même temps que ses proies et qu’il évacuerait régulièrement par ses pelotes de réjection. Une façon pratique d’ajuster son poids en fonction de ses besoins de plongeur comme les water-ballasts d’un sous-marin. Une autre hypothèse, mais je la trouve moins séduisante, serait une musculature surdimensionnée pour un passereau de cette taille.
Le cincle n’est encore pas trop rare dans nos régions de montagne et sa rencontre reste un grand moment d’observation naturaliste. Voilà, il ne vous reste plus qu’à dresser l’oreille et ouvrir l’œil la prochaine fois que nos intrépides encadrants nous offriront l’occasion d’un passage à gué sur le Buëch ou d’une marche le long d’un torrent ou d’un canal.
Les Gillardes : un torrent prisé par le cincle
Philippe Freydier
Références :
Vous trouverez plusieurs vidéos du cincle dans ses œuvres sur youtube. Consultez aussi sa fiche sur le site de la Ligue de Protection des Oiseaux, ainsi que sur le site de France Nature Environnement. Les images en sont issues.