Pour Yves Pérotin (1922‒1981), ce qu’il appellera « la vie inimitable » dans ses mémoires, commence le 11 août 1943 par un sérieux crapahutage ; il s’agit de rejoindre la cabane de la Bonce, au-dessus de Château-Méa, depuis le col de la Croix-Haute, en évitant tous les lieux habités.
« C'est par un sentier de montagne que commença notre engagement dans l'aventure ; depuis des cols inconnus, des croupes neuves, nos regards s'étonnaient sur des étendues admirables, mais bientôt la fatigue s'accrocha ‒ à moi surtout, intellectuel pâle et surpris. On n'en finissait pas de ce chemin et l'on erra tout le jour ; par moments, d'une crête nous apercevions notre destination ; d'autres fois nous égarions nos pas dans un bois… La nuit était déjà tombée quand nous arrivâmes enfin au port, la cabane forestière de la Bonce où nous attendaient les autres pionniers. Ce soir-là fut le premier du camp de Tréminis. »
Mais cela ne fait que commencer. La cabane de la Bonce est vraiment trop près de la route (non loin de l’actuel « parking du pique-nique du Grand-Ferrand »). Il est décidé d’aménager une clairière aux Fontettes, à plus de 300 mètres de dénivelé au-dessus.
« Le coin était vraiment introuvable. La Bonce déjà n'était pas sur un chemin important et l'on prenait non loin de là, pour monter au nouvel emplacement, un sentier dissimulé à son départ par des rochers et qui ne conduisait qu'à deux cents mètres de la clairière ; de là, il fallait emprunter une piste fréquemment détournée et camouflée. »
Mais après avoir défriché, il faut transporter là-haut non seulement le bois pour y construire une cabane, mais en plus tout l’équipement pour y séjourner.
« Cet itinéraire, tout en lacets raides que l'on négligeait parfois pour des raccourcis barbares, fut pendant de longs mois notre supplice. […] Quand l'épaule et le coeur s'accoutumaient aux planches, c'étaient des caisses qu'il fallait grimper sur des brancards, véritables scies pour les mains, des fourneaux qu'on hissait à bout de bras, ou encore ‒ et ce fut le clou de la saison ‒ des panneaux de deux mètres carrés en bois tout armaturés, qu'on portait sur le dos comme d'énormes éléments de tortue romaine. »
Au bout de deux mois d’efforts, la cabane est enfin construite et équipée. Yves Pérotin en tracera de mémoire le croquis suivant.
Ils sont une trentaine dans ce maquis. La majorité logent aux Fontettes et un groupe reste à la Bonce pour donner l’alerte en cas de coup dur. Celui-ci ne tarde pas. Un individu louche qu’ils avaient soupçonné dès le début, avait réussi à les apitoyer. L’ayant imprudemment laissé repartir, il n’avait eu rien de plus pressé en arrivant à Grenoble, que de se rendre au siège de la Gestapo. Le 19 octobre, il revenait à Treminis, guidant une colonne de plusieurs centaines d’Allemands. Trois hommes sont tués sur place, dix-neuf sont arrêtés : ils seront fusillés ou déportés. La résistance courageuse du groupe de la Bonce leur a coûté très cher. Mais l’alerte a pu être donnée. Peu avant l’arrivée de la colonne allemande, la plus grande partie du groupe de Pérotin réussit à s’enfuir. Un itinéraire de repli a été soigneusement étudié pour éviter tous les lieux potentiellement surveillés.
« Bien que des cols praticables s'offrent à nous, nous irons en pleine montagne, par le chemin de ronde suivant à mi-pente la chaîne qui mure au nord la vallée de Tréminis. La pluie tombe sans cesse, nous sommes tous à bout de souffle, affamés, à moitié nus. […] Toute la journée nous marchons sans rien manger, sous la pluie impitoyable qui, heureusement nous dissimule ; les cascades démesurément accrues qu'il faut passer fréquemment finissent d'inonder les quatre pouces carrés de peau que la pluie avait épargnés sur chacun ; la moindre halte est aussi détestée que désirée car le froid nous saisit chaque fois que nous stoppons pour reprendre haleine ou pour brouiller la piste. L'idée est émise de se réfugier dans les grottes du Grand-Ferrand, mais les reconnaissances en retournent déçues : ce ne sont que des couloirs sans issue, peu habitables, visibles de loin, sans feu possible ni ressources. Par contre une reconnaissance poussée, elle, loin sur le chemin est plus heureuse et signale une cabane inhabitée. »
Le lendemain, ils réussissent à franchir le col de Mens, et se réfugient d’abord à Bonnichère. Les voici une fois arrivés à Serre-Izard.
Leur périple n’est pas terminé : ils rejoindront bientôt le Vercors, où d’autres combats les attendent, entrecoupés de longues marches en montagne.
Bernard Ycart
Références :
Les mémoires d’Yves Pérotin « La vie inimitable - Dans les maquis du Trièves et du Vercors en 1943 et 1944 », éditées par sa fille, sont parues aux Presses Universitaires de Grenoble. Les images en sont issues, à part la carte IGN qui provient de cartes.gouv.fr.