« Ils étaient trois hommes, comme il se doit, et une femme : le chef, qu’on appelle le baïle, son père, sa jeune femme, et un ami associé. Spontanément, ils acceptèrent, m’offrant, là-haut, dans le Vercors, au bout de dix jours de voyage sans répit, le foin de la grange ménagée entre les deux pentes du toit de leur cabane, pour y dormir au sortir de leur table, en bas. Belle hospitalité bergère qui, dans la nuit, accepte ainsi, l’inconnue. Je vis deux jeunes hommes dans les trente-cinq ans et une femme à la minceur de jeune fille près d’un grand vieillard sec de soixante douze ans. C’étaient les Gerin, père, fils, épouse et Jean Celse, un ami de toujours, qui avaient mêlé leurs troupeaux, en avaient pris, à ferme pour l’été, quelques autres, à de plus petits propriétaires et emmenaient ces 2000 bêtes passer quatre mois et demi d’été sur les hauteurs du Laud, en Vercors culminant le petit village de Gresse, patrie des Gerin père et fils. »
Ainsi parle Marie Mauron, romancière provençale, qui est venue l’été 1950, vivre en immersion la vie des pâtres transhumants, sur la montagne du Serpaton. Elle a travaillé, comme les autres, à la conduite et aux soins des troupeaux et a pris des notes qui, une fois rentrée chez elle dans la Crau, donneront vie à un livre magnifique titré évidement : « La Transhumance ».
La transhumance entre la plaine de la Crau et le Vercors se pratique depuis des temps immémoriaux. Des écrits du XIIIe siècle attestent de cette existence, mais elle est probablement encore bien plus ancienne. En cet été 1950, bien des troupeaux de Provence se sont approchés du Vercors, transportés par camions spéciaux ou par trains. C’est la logique économique de l’époque. Mais pour Henri Gerin, il n’est pas encore possible de s’offrir ce luxe et c’est à pied qu’il va faire le trajet de Saint-Martin-de-Crau à Gresse aller et retour.
Michel Gerin, le fils d’Henri nous dit : « Chez les Gerin, on ne fait pas la transhumance, on fait la route ou la routo, on monte début juin, on descend en octobre. Par beau temps, par mauvais temps, par vent fort, sous une pluie battante ou sous la grêle, le troupeau avance inexorablement. Le troupeau est composé de plus de 2000 bêtes, moutons, béliers, brebis, agneaux, boucs, chèvres, ânes, ânesses, ânons. Les fidèles chiens l’accompagnent, le nécessaire à vivre est bâté sur les ânes. »
En reprenant le carnet de route du baïle et en consultant le livre de Marie Mauron, nous pouvons reconstituer les douze étapes du parcours retour de cette transhumance. Amis randonneurs, pensez qu’il y a 2000 bêtes à faire avancer quelle que soit la météo !! Et en chemin, ça mange aussi, ces petites bêtes.
Jean Garnier
Références : Marie Mauron (1952) « La Transhumance, du Pays d’Arles aux Grandes Alpes » Paris : Amiot-Dumont.« Sur les pas des bergers » Gresse-en-Vercors, Histoire et Patrimoine.