Il en avait vu passer du monde, le vieux monastère d’Esparron ! Pendant trois ans, les jeunes du groupement n°9 des chantiers de la jeunesse s’y étaient installés : couper du bois, le transformer en charbon, aménager les dortoirs, le travail n’avait pas manqué.

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Et puis, à l’automne 1943, les Allemands ayant jugé que ces camps de jeunes gens dans des lieux inaccessibles devenaient dangereux, le groupement n°9 avait plié bagage, aussitôt remplacé par une trentaine de résistants.

L’un d’eux, Benigno Cacérès (1916 – 1991), « Mirouze » dans la résistance, ne trouve pas le lieu particulièrement accueillant.

« Ce monastère est bâti sur un piton glacé, battu par les vents, perdu dans la forêt de sapins. L'ensemble des vieux bâtiments délabrés et sinistres est composé de cellules froides, nues, toutes situées au nord et reliées les unes aux autres par un immense couloir, où les courants d'air s'engouffrent avec violence. »

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Malgré tout, la vie s’y organise. Comme bibliothèque, il n’y a guère que quelques exemplaires d’un livre religieux, dénichés au grenier entre les poutres. Certes, les veillées sont moins austères, et on y entonne quelques chants peu monastiques. Mais les conditions de vie sont plus que spartiates : celui qui veut se laver n'a pour seule solution qu'un bassin à l'extérieur des bâtiments… après avoir cassé la croûte de glace ! Le lieu est tellement isolé qu’on pourrait s’y croire en sécurité. Pourtant, au matin du 3 février 1944, « Mirouze » est inquiet :

« Je fus ce matin-là réveillé avant le jour par une lueur verte qui filtrait à travers les vitres de l’étroite fenêtre du monastère d’Esparron. Je m’approchai à demi endormi, j’écarquillai les yeux : je ne distinguais rien d’autre que la nuit. J’ouvris les deux battants et je me penchai au-dehors.[...] Rien ne venait troubler le silence de la nuit. Dans le ciel brillaient encore les étoiles. Sans doute avais-je été victime d’un cauchemar ou d’une hallucination. Parfois, il arrivait que l’un d’entre nous s’éveillât. Alors, un instinct, une sorte d’inquiétude constante le conduisaient à s’assurer que tout était calme, que rien ne venait troubler notre refuge. D’ailleurs, là-bas, sur le piton, deux hommes de garde veillaient. Rien ne pouvait leur échapper. Ils voyaient très loin par le sentier ; le signal d’alarme n’avait pas fonctionné. Je refermai la fenêtre et revins aux lits de bois construits les uns sur les autres, presque jusqu’à hauteur du plafond. »

Effectivement l’alarme n’avait pas fonctionné. Pourtant, la fusée verte était bien un signal d'attaque, lancé par les assaillants. La fusillade qui éclate aussitôt est sans équivoque. Les rafales de mitrailleuse claquent, des coups sourds annoncent les impacts d'obus de mortier. Des maquisards tirent quelques coups de feu mais la partie est par trop inégale. Compte tenu de la disproportion des forces et de la puissance de feu dérisoire dont il dispose, le chef du camp Cathala (« Grange »), ordonne le repli immédiat. L'un de ses hommes, Charles Basinet-Delfour (« Bordeaux »), est abattu au moment où il essaie de franchir une des portes du monastère. La seconde porte est balayée, elle aussi, par des rafales de fusil-mitrailleur et un maquisard, Marin, a le poignet fracassé. Enfin, la troisième tentative est la bonne. Une poterne n'est pas encore sous le feu de l'ennemi. Les assiégés s'égaillent à travers bois, tandis que derrière eux le monastère est martelé par les coups de mortier. Des balles sifflent et Marius Desserre (« Berlingot ») tombe pour ne plus se relever. Mais les autres, se faufilant à travers les rochers, sont rapidement hors d'atteinte.

La photographie suivante illustre la fiche « L’attaque du camp d’Esparron » du Musée de la Résistance en ligne.

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L’affaire a été racontée par plusieurs témoins. En particulier l’un des deux « hommes de garde sur le piton », chargés de donner l’alerte :

« Cornu va se dérouiller les jambes vers le viaduc quand soudain, il revient en me criant : « Les Boches, les Boches ! ». Je passe plusieurs fois le signal d'alerte et m'apprête à rejoindre le camp, quand plusieurs explosions sourdes et puissantes me font comprendre que nous sommes coupés de nos amis. Nous escaladons la côte qui mène au monastère. À mi-pente, des cris nous arrêtent ; nous sommes à trente mètres de la route. […] Malheur, la voie est droite à cet endroit, nous sautons dans le bois à gauche. Pas de chance, au bout de cinquante mètres nous voyons des voitures et entendons des hurlements de boches. Je n'ai pas pensé qu'une branche de chemin rejoignait la route nationale. Nous courons vers la voie où une fusillade nous accueille sans nous toucher. Nous replongeons dans le bois où nous nous bornons à suivre la crête des hauteurs où nous sommes arrivés. Les camions et les motos suivent la route dans le même sens que nous ; il nous faut franchir la voie et partir en direction de la montagne pour rejoindre la gare de Saint-Maurice-en-Trièves, où le train doit passer à une heure. Après une marche forcée à travers rocs et torrents, nous sommes en vue de la gare. »

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L’un des deux qui auraient dû relever les sentinelles, « Pédago», raconte son réveil précipité.

« Ce soir-là, « Le Fauve » et « Cornu » étaient de garde. Je devais les relever à 8 heures avec un copain. Une demi-heure plus tôt, « Le Vieux » vient me réveiller. Le temps de sauter du lit, d'enfiler le golf et d'endosser le blouson de cuir, je venais de terminer de lacer mes chaussures, quand jaillirent des fusées vertes et rouges, de toutes parts. Les crépitements d'armes automatiques et les explosions de mortiers suivirent. Pour moi, qui me trouvais fin prêt au moment où se déclencha le cataclysme, je rejoignis le couloir où se pressaient les copains à demi-habillés. « Pape », en me croisant me dit : « nous sommes foutus ». Toujours est-il que nous engouffrant par la petite porte qui donnait sur le ravin, chacun dévala jusqu'au ruisseau, se cachant, se couchant dans les buis, tandis que derrière soi le piège se refermait. Remontant de l'autre côté de la pente abrupte, heureusement couverte de buis, un spectacle dantesque s'offrit à nos yeux. Esparron brûlait. Chacun, derrière son buis, pouvait, le cœur serré, découvrir ce spectacle hallucinant de flammes, de fumée, de crépitement, d'explosions soudaines. Chacun se demandait ce qu'il était advenu des copains. Chacun se posant la question de ce qu'il deviendrait si une patrouille allemande le découvrait là. 

De fait, les Allemands parcouraient les sentiers entourant l'ermitage jusqu'au ruisseau, et il nous fallut attendre la nuit rougeoyante pour pouvoir, sans crainte d'être vus, remonter peu à peu la pente où, par deux, par trois, par petits coups de sifflets complices, on se retrouva une dizaine. Puis récupérant le chef, on fit route vers Chichilianne. Après une journée de planque et une nuit de marche, exténués, nous ne comprenions que mieux les réticences des bonnes gens à nous recueillir. Les représailles allemandes étaient terribles. Ainsi, après une nuit à l'abri, l'on dut sans tarder repartir pour retrouver un autre asile, une autre bergerie, après des lieues et des lieues de parcours harassants. »

Une observation reste commune à tous ces récits, résumée en une phrase par un autre témoin : « nous dûmes épuiser nos forces et déployer nos talents d'alpinistes pour sortir de ces lieux ». Ces jeunes gens étaient, selon l’expression de Jean Julien, « de rudes marcheurs ». Il en donne un exemple, particulièrement parlant : un groupe de 80 maquisards, pour échapper à la nasse du Vercors le 23 juillet 44, partent de Pré Grandu, passent à la Grande Cabane, au Pas de Chabrinel, descendent à l’abbaye de Valcroissant, remontent au Glandasse, redescendent au ruisseau d’Archiane, remontent au col de Menée, traversent la RN 75 au Monestier-du-Percy pour filer en direction de La Mure. Votre appli mobile pour la randonnée se fera un plaisir de calculer le kilométrage et le dénivelé !

Bernard

Références :

Les documents sur le groupement n°9 des chantiers de la jeunesse proviennent des Archives départementales de l’Isère, cotes 21J40 et 21J41. B. Cacérès a raconté l’attaque dans « L’espoir au cœur », Paris : Seuil (1967). Les autres témoignages sont parus dans les bulletins « Le pionnier du Vercors », n°17 (1976) et n°49 (1985), accessibles depuis le site Vercors-Resistance. L’ouvrage de J. Julien « Tenir le coup dans les camps du Vercors », publié sur le site « Esprit de la Résistance en Rhône-Alpes », contient d’autres renseignements intéressants.