Le 20 juin 1886, paraissaient dans « Le Dauphiné », en fin d’éditorial, les quelques phrases qui suivent.

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« Le Mont-Aiguille a été heureusement escaladé, le 15 juin, par M. J. Durand-Savoyat ; cet ascensionniste hardi, qui avait déjà fait en Amérique ses preuves comme grimpeur, a eu la gracieuse attention d’adresser à l’auteur des Lavandières du Mont-Aiguille, un bouquet des fleurs qui embaument, en ce moment, la cime de cette féérique montagne. Notre compatriote a trouvé là une délicate manière d’annoncer sa grimpade, et, pour ma part, je préfère beaucoup les pensées du Mont-Aiguille au procès-verbal un peu trop prosaïque du notaire de Charles VIII. »

La manière était d’autant plus délicate que l’auteur destinataire était non seulement une autrice, mais la rédactrice en chef du « Dauphiné » : Louise Drevet. L’attention, dûment remarquée, ne pouvait qu’ouvrir les colonnes du journal aux récits du galant ascensionniste. C’est chose faite dans le numéro du 11 juillet 1886, sous la forme d’une lettre « à Monsieur le Directeur du Dauphiné ».

« En apprenant que je faisais des préparatifs pour tirer un feu d’artifice, le 14 juillet, sur le Mont-Aiguille, vous m’avez prié de vous écrire les détails de mes ascensions de l’année dernière.

Je m’exécute avec regret puisque l’opération que j’ai à vous raconter n’a pas réussi, ‒ notre feu d’artifice fut noyé à 2097 mètres au-dessus du niveau de la mer, ‒ et il est peu agréable de raconter des expéditions manquées.

Parti de Clelles, le 9 juillet, à midi, avec un Américain de mes amis et le guide Barthélémy Chrétien, dans l’intention de faire le tour de la base du rocher de l’Aiguille et reconnaître le terrain sur lequel je voulais opérer le 14, nous arrivâmes à 3 h. à la Fontaine des Bergers, qui se trouve au pied du rocher, en face de Richardière. Après une demi-heure de repos, consacrée à prendre quelques croquis des montagnes environnantes et de l’étonnant panorama que nous avions devant les yeux, nous fîmes le tour du rocher, côté sud ; arrivés à l’endroit où le Club Alpin a fait poser le premier anneau, Barthélémy me dit de l’air d’un homme à qui les Messieurs gantés n’en imposent pas et sous lequel perçait cette fine ironie des paysans :

‒ Voilà, Monsieur James, où commence la montée.

Monsieur James qui désirait d’entraîner répondit au guide : Eh bien, mon ami, si vous le voulez, nous monterons un peu « pour voir ».

Barthélémy, fier comme un guide, ne se fit pas répéter l’invitation et enjamba rapidement le premier obstacle. Après cinq minutes d’escalade, il fut nécessaire de se débarrasser de tout ce qui gênait : bâtons, gourdes, boîtes à herbes, albums, etc. À cinquante mètres, mon camarade s'assit, me fit un beau discours, admira le Grand-Veymond, les montagnes du Vercors, combien l'on était heureux de vivre avec une si belle nature pour compagne. Mais dans sa péroraison, il déclara qu'il était trop tard pour continuer à monter, que l'on n'était pas venu pour grimper toujours et, somme toute, qu'il était absurde de risquer de se casser les reins sans aucun profit pour l'humanité ; que d'un autre côté, souffrant du bras gauche, il s'arrêtait là et m'invitait à ne pas persévérer.

Je félicitais mon compagnon sur son éloquence, je compatis à ses souffrances, je l'engageais vivement à redescendre jusqu'aux effets que nous avions laissés plus bas, de prendre l'album et de croquer un beau paysage, pendant que Barthélémy et moi continuerions à reconnaître les passages ‒ et nous nous remîmes en marche. Arrivés au grand couloir, le guide s’arrêta, et d’un air sérieux alors, me demanda si je voulais encore aller plus haut.

‒ Allons toujours, répondis-je.

Une fois au bout du câble, Barthélémy, alors très sérieux, me fit observer qu’il se faisait tard.

‒ Allons toujours, lui dis-je.

Bref, une heure et quart après être partis de la Fontaine des Bergers, nous étions sur la plate-forme du Mont-Aiguille.

Ainsi que le racontent tous ceux qui ont fait ce voyage aller et retour, un point de vue magnifique récompense le touriste de ses peines.

La descente est vraiment périlleuse ; la nécessité de descendre en regardant le précipice (il n’est pas possible de descendre à reculons), la rend dangereuse pour tout le monde et absolument impraticable pour les personnes craignant le vertige. Je l’ai faite cette fois en 1h. 1/4.

Mon ami l’Américain m’attendait, plongé dans la plus vive inquiétude, il n’avait guère pu descendre plus d’une dizaine de mètres ; s’étant trompé de passage, il se trouvait dans un endroit où il ne pouvait plus ni avancer ni reculer ; nous le tirâmes à grand’peine de ce mauvais pas, car nous n’avions pas le moindre bout de de corde…

À 7h. 1/2, je prenais à la gare de Clelles la diligence de Mens qui me ramenait chez moi.

Je ne sais pas si, par ma présence profane, j’ai troublé le sommeil des fées et des Lavandières du Mont-Aiguille, mais ce que je puis assurer, c’est que dans la nuit du 9 au 10 juillet 1885, elles n’ont pas troublé le mien.»

Le signataire de ce récit enlevé est James Durand-Savoyat (1849 ‒ 1914). Lancé en politique à son retour d’Argentine, à l’instar de son père et de son oncle, il sera député de 1889 à 1893. Cela nous permet d’en savoir plus à son sujet. La biographie suivante est parue dans « Le Matin » du 10 octobre 1889.

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Né à Mens (Isère) en 1849. Républicain. Resté, jusqu'ici, complètement étranger aux intrigues des partis, il entend manifester ses opinions républicaines par une politique sage et prudente. « Ne rien précipiter, dit-il à ses électeurs, afin de ne pas tout compromettre et d'avoir l'assurance d'aboutir. »Il repoussera, pour le moment, la révision, « qui est pour les monarchistes une arme contre la République et pour M. Boulanger et sa bande une arme contre les libertés publiques ». Il consacrera tous ses efforts à assurer une protection efficace à l'agriculture, au commerce et à l'industrie nationale.

M. James Durand-Savoyat a passé à l'étranger une grande partie de sa vie. À Buenos-Ayres, où il a fondé des établissements qui sont en pleine prospérité, il a conquis l'estime de tous et une grande autorité dans les questions d'affaires. Depuis cinq ou six ans, il s'est retiré dans ses propriétés d'Oriol-les-Eaux, près de Mens, où il se livre avec passion à l'étude des questions agricoles, tout en continuant ses relations commerciales avec l'Amérique du Sud, où il exporte les produits français. C'est dire assez que sa compétence sera appréciée à la Chambre lorsqu'il s'agira d'étudier une nouvelle législation douanière. Il se prononcera avec énergie pour la politique de défense économique.

Et son « ami l’Américain » ? Il s’appelle Estanislao (Stanislas) Arévalo. L'Actualité dauphinois illustrée du 23 novembre 1890 le présente comme l’acheteur du château et du domaine de Cornillon, propriété de la famille Durand-Savoyat. Il n’en est probablement que le gestionnaire ; il y passera en tout une dizaine d’années.

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Nous sommes heureux de donner aujourd'hui, dans notre première page, le portrait d'un jeune ingénieur de l'Amérique du Sud, qui est devenu une sorte de compatriote par l'acquisition d'une importante propriété du Trièves.

M. Estanislas Arévalo est né à Buenos Aires en 1860. Fils d'un riche propriétaire-éleveur, après avoir fait des études classiques à l'Université de sa ville natale, il voulut servir sa patrie et ses aspirations le portèrent vers la marine, où il devint rapidement enseigne de vaisseau. Mais le cercle du bord, trop étroit pour son intelligence débordante, ne pouvait lui convenir longtemps; il abandonna donc la marine pour un champ plus vaste et venait à Madrid étudier la science de l'agronomie ; bientôt ingénieur agronome, il passait en France pour perfectionner ses connaissances à l'école de Grand-Jouan, et ensuite en Belgique, à Louvain et Gembloux. Obligé de quitter ce pays à l'issue d'un duel qui avait eu un grand retentissement, il se fixait définitivement à Paris.

Nommé représentant de la Société Rurale Argentine, il créait des relations puissantes à cette jeune société dont il favorisait ainsi l'essor rapide.

Mais tout cela ne suffisait pas encore à son activité infatigable, et bientôt il jetait audacieusement les bases d'une société de navigation à vapeur, l'Arévalo Line, qui en est aujourd'hui à attendre l'approbation statutaire du gouvernement argentin.

M. Arévalo a, dit-on, acheté le château et domaine de Cornillon, parce que l'un de ses amis demeure dans le voisinage. Ce n'est pas là, croyons-nous, la seule raison qu'ait eue le jeune ingénieur de faire cette acquisition importante ; nous pensons aussi que l'élevage des bovinés de race a toutes ses sympathies et qu'il se propose également de donner tous ses soins à l'étude comparative des produits agricoles de la République Argentine et de la France, au point de vue des résultats économiques pratiques de ces deux grandes nations.

Nous sommes certain d'être l'interprète des sentiments bienveillants de nos compatriotes en souhaitant à M. Arévalo la bienvenue dans notre pays, et le succès le plus complet dans sa courageuse entreprise dont les habitants de la montagne seront les premiers à profiter.

 

 Bernard