Voici les deux premiers noms du recensement de la commune de Cornillon-en-Trièves pour 1896 : Stanislas Arévalo, 36 ans, Argentin, ingénieur agronome, et son épouse Dolorès Servian, 29 ans, française, rentière.
Cela ne correspond pas tout à fait à la signature des lettres écrites par Arévalo en cette même année 1896 : « pour Madame Veuve Servian, Estanislao Arévalo ».
En 1896, Estanislao et sa compagne Dolorès, qu’elle soit son épouse ou la veuve de M. Servian,occupent le château de Cornillon avec leur domestique, Marie Gauvars. Si le sieur Arévalo écrit,dans un français parfait mais plutôt agressif, au préfet de l’Isère, c’est pour se plaindre des projets du maire sur le cimetière communal. Le maire, Théodore Auvergne, répond au préfet sur le même ton :
« Mais qui se permet de lancer de pareilles allégations : presque un inconnu, un homme qui n’est pas français. Qui est-ce qui paraît avoir tellement souci des deniers communaux : un individu qui ne paie pas un centime de contributions dans la commune. »Dans sa colère, Monsieur le Maire semble oublier quelque peu les efforts d’intégration de son adversaire. Voici un article paru dans « L’Actualité Dauphinoise Illustrée » du 13 septembre 1891.
« Dimanche, le petit village du Grand-Oriol était en fête. Pour la première fois il y avait, sous la présidence du maire M. Auvergne, une distribution de prix... et de gâteaux aux élèves de l’école communale mixte dirigée avec tant de dévouement et depuis longtemps par notre sympathique instituteur, M. Farsat.C’est M. Arévalo, le propriétaire du château de Cornillon, qui a fait les frais de la fête ».
Une chose est certaine : quand Arévalo s’est installé dans le Trièves, il ne cherchait pas à y fuir la misère. Ses largesses pour les élèves de l’école communale de Grand Oriol en témoignent : il n’est pas vraiment dans le besoin. A-t-il effectivement acheté le château de Cornillon comme le prétend « L’Actualité Dauphinoise Illustrée » ? Dans sa lettre de 1896, Théodore Auvergne le présente comme « gérant du domaine de Cornillon », ce qui est plus proche de la vérité : le domaine appartient toujours à l’aîné des fils Durand-Savoyat, Oscar, qui en a hérité de son père Napoléon.Ledit père, député sous la Seconde République, a été un opposant notable au coup d’état de Napoléon III, et ses quatre fils se sont très vite affirmés comme des républicains convaincus. Dès les années 1850, les trois aînés, Oscar, Maximilien et Nathaniel, ont choisi l’exil en Argentine, rejoints en 1864 par leur plus jeune frère, James. Même après la chute de Napoléon III, les Durand-Savoyat semblent avoir maintenu des relations étroites avec l’Argentine, où les deux filles d’Oscar sont nées.
C’est probablement ainsi que Durand-Savoyat et Arévalo ont fait connaissance, et que le premier a confié au second la gestion de son domaine de Cornillon.
« Chaque élève a pu emporter un prix magnifique, car le généreux donateur a mis à la disposition de l’instituteur des volumes d’un prix relativement élevé, puisque M lles Auvergne et Humbert qui ont obtenu leur certificat d’études ont reçu chacune un fort beau volume de vingt-cinq francs. Mais M. Arévalo ne veut pas s’arrêter là.Il a promis pour l'année prochaine un livret de caisse d'épargne de cent francs à l'élève qui se distinguera dans l'étude de l'agriculture. Cette somme pourra être partagée entre plusieurs élèves, selon leur mérite. L'éclat de la fête a été rehaussé par le concours de la fanfare de Mens, que M. Arévalo avait bien voulu inviter. Après la distribution des prix, et pour la compléter, a eu lieu la distribution des gâteaux dus encore à la générosité de M. Arévalo.Il n'a pas fallu moins de trois quarts d'heure pour distribuer à tous, enfants, jeunes filles et mamans, le contenu bien assorti d'une grande corbeille, et c'était un vrai plaisir de voir s'en aller ces jeunes enfants avec leur gros livre sous le bras, et dans les mains les restes de leurs bonbons. Que M. Arévalo reçoive, avec nos remerciements, l'expression de nos meilleurs sentiments ».
Propriétaire ou pas, durant son séjour triévois, Arévalo n’a pas hésité à jouer sur son prestige de châtelain pour renforcer sa crédibilité.Vous voyez ici une médaille publicitaire, à destination de ses clients argentins : Arévalo s’y présente comme « propriétaire de mines de ciment, éleveur et cultivateur ». Son adresse est« Château de Cornillon près Mens – Isère – France ». Au verso de la médaille, il est précisé qu’« on se charge de l’achat et de l’envoi d’animaux de race, d’instruments d’agriculture, de rails et de locomotrices ». Une adresse de commande est donnée à Buenos Aires.
Bernard