Glandasse en hiver

La Religion, c’est celle que les catholiques appellent la R.P.R. (Religion Prétendument Réformée), celle des protestants. Nous sommes fin 1685, juste après la révocation de l’Édit de Nantes, au moment où la répression atteint son apogée. Cela faisait plusieurs années que Louis XIV avait décidé que tout ses sujets auraient désormais la même religion que lui, et tous les moyens étaient bons pour obtenir des conversions, sincères ou non. Les terribles « dragonnades » ne laissaient que peu de choix aux « opiniâtres » : le martyre ou l’exil.

gamond Girardet dragonnades

 

Les protagonistes de cette histoire ont connu les deux. Ils avaient donc toutes les raisons de verser des larmes sur leur religion, et ne s’en privaient pas. Écoutez Blanche Gamond (1664 ‒ 1718) :

« Là, je passais les nuits toute seule, non pas en dormant, mais en versant des larmes en abondance, et disais : « Ô Dieu, si tu commences par ta maison, que sera-ce de nous ? Et si le juste est difficilement sauvé, où comparaîtra l'injuste ? »

Et Jacques Pineton de Chambrun (1635 ‒ 1689) de donner dans la surenchère lacrymale :

« Depuis ma malheureuse chute mon cœur s'est fondu par mes soupirs au milieu de mes entrailles, et je n'ai pas eu besoin de faire le souhait de Jérémie, que plût à Dieu que mes deux yeux fussent changés en deux vives sources de larmes, puisqu'elles ont été nuit et jour sur mes joues, et qu'elles n'ont pas coulé goutte à goutte, mais que les torrents qui sont sortis de mes yeux ont fait que ma vue en a été extrêmement affaiblie. »

Pourtant ces épanchements abondants n’avaient rien de l’auto-apitoiement. Autant Blanche Gamond que Jacques de Chambrun ont subi les pires avanies, enduré tortures et privations en glorifiant le Seigneur des épreuves qui leur étaient envoyées. Leurs larmes, ils les réservaient à la Religion. C’est en ce sens qu’il faut comprendre le titre des mémoires de Jacques de Chambrun (et celui de cette histoire).

gamond chambrun larmes

Il était pasteur à Orange, théoriquement hors de la juridiction française, sous la tutelle d’un prince protestant, Maurice de Nassau. Pourtant les persécutions ne l’ont pas épargné : la conversion d’un pasteur, chef de sa communauté, était une prise de choix pour l’évêque de Valence, et il n’a rien épargné pour l’obtenir. Jacques de Chambrun, après maintes souffrances, réussit à s’évader du royaume pour rejoindre la Suisse, arrivant enfin à La Haye le 28 mars 1687. Il se met aussitôt à la rédaction de ses « Larmes » qui sont datées de novembre 1687. Nous n’en avons pas de portrait, mais voici sa signature, au bas d’une lettre datée du 16 décembre 1688 à La Haye.

gamond chambrun signature

Et Blanche Gamond ? Son sort est encore plus douloureux. Arrêtée dans le Grésivaudan, elle est emprisonnée d’abord à Grenoble, puis à Valence. Soumise aux caprices d’un sinistre tortionnaire, surnommé « La Rapine », ce qu’elle endure est difficilement imaginable. Au bout de presque deux ans de tortures, sa famille réussit à racheter sa liberté, et elle est enfin autorisée à s’exiler. Elle arrive à Genève en février 1688. Elle se met aussitôt en devoir de raconter ce qu’elle a enduré. Voici la signature au bas de la dédicace dans le manuscrit original, daté du 15 septembre 1688 :

gamond signature

Arrivé.e à ce stade de l’histoire, le lecteur ou la lectrice patient.e commence à se demander quel rapport elle pourrait bien avoir avec le blog d’un site dédié à la randonnée sud-alpine.

Parmi les tribulations de Jacques de Chambrun figure un exil forcé de six mois à Romeyer, près de Die. Il y arrive le 2 mars 1686.

« Le désert affreux où je fus relégué est un vallon fort étroit où on ne peut entrer que par l'ouverture d'un rocher qui paraît inaccessible, au Couchant dudit vallon. À l'Orient, il y a une montagne pelée, nommée Glandasse, d'une hauteur si prodigieuse qu'il faut trois heures de marche pour atteindre au sommet ; au Septentrion et au Midi, il y a des montagnes entassées les unes sur les autres, qui poussent leurs ombres si loin qu'à peine y voit-on luire le soleil en hiver. »

Tout grabataire qu’il soit, Jacques de Chambrun fomente aussitôt des projets d’évasion. Mais…

« Lorsque j'eus tout disposé pour me faire transporter par douze paysans à travers de hautes montagnes, jusqu'au bord de l'Isère, on me donna avis que Grenoble était plein de dragons, et que par là mon affaire était échouée. »

Finalement, ce n’est pas « transporté par douze paysans à travers de hautes montagnes », c’est dans un carrosse, déguisé en noble plein de morgue, qu’il réussira à s’évader de Lyon.

Et Blanche Gamond ? En mars 1686 elle quitte les refuges où elle se cachait entre Saint-Paul-Trois-Châteaux d’où elle était originaire, et Orange toute proche. Cap sur la Suisse.

« Nous passâmes dans une montagne nommée Glandasse, proche de Die, mais non pas sans peine, car c'est la plus rude que j'aie vue en ma vie ; car nous avions de la neige jusqu'aux épaules, et nous marchâmes tout ce jour là ; mais enfin, Dieu nous fit la grâce d'en sortir. »

Et voici enfin la raison d’être de cette histoire dans le blog du CPdT : par où Jacques de Chambrun comptait-il rejoindre Grenoble ? De quel côté de la « montagne nommée Glandasse » Blanche Gamond est-elle passée avec « de la neige jusqu’aux épaules » ? Il est quasiment certain que ni l’un ni l’autre n’ont emprunté l’actuel GR 965 « Sur les pas des Huguenots ». Depuis Die, il rejoint Châtillon, puis le col de Menée, et passe assez loin de Romeyer et de la montagne du Glandasse.

gamond glandasse hiver

Pierre Coulet, qui s’est posé la même question, affirme :

« La traversée la plus courte se situe entre le pas de Chabrinel à l’ouest au débouché du vallon de Romeyer et le Pas de l’Aiguille qui permet de descendre sur Chichilianne et Clelles à l’est, à une altitude comprise entre 1 600 et 1 700 m. »

Certes, mais la « Petite traversée du Vercors de Die à Clelles », si elle rejoint bien le Pas de l’Aiguille depuis Romeyer, ne passe pas par le Pas de Chabrinel. Elle franchit le Col des Bachassons, qui est beaucoup plus proche du Glandasse. Qu’en pensez-vous ?

gamond carte vercors

Bernard

Références :

Les « Larmes de Jacques Pinetot de Chambrun » ainsi que ses autres œuvres sont téléchargeables depuis la « Post Reformation Digital Library ». La lettre de 1688 portant sa signature figure aux archives de la Bibliothèque de Genève. Les mémoires de Blanche Gamond ont été éditées et traduites plusieurs fois. La version utilisée ici est celle de Gallica. Le manuscrit original est présenté par l’Université d’Oxford. La photo du Glandasse en hiver provient du compte instagram « dromecestmanature ». La carte du Vercors a été téléchargée depuis cartes.gouv.fr.