Vous connaissez la place Richard-Bérenger à Mens ? Ils sont deux à avoir représenté les cantons de Mens et Clelles au conseil général de l’Isère : Edmond (1822‒1900) et son fils Jules-Paul (1864‒1941). C’est du premier dont nous parlons. Né Edmond Richard à Mens, il a obtenu d’accoler son patronyme à celui plus célèbre de son épouse, qui était la petite fille du pasteur Jean Bérenger, dit « Colombe ».
Parmi ses multiples activités et autant de titres de gloire, en quoi Edmond Richard-Bérenger nous intéresse-t-il ? Il est un des membres fondateurs de la section de l'Isère du Club Alpin Français, en 1874. Et pour faire bonne mesure, il est aussi à l'origine de la Société des Touristes du Dauphiné, qui date de 1875. Tout naturellement, il est aussi le délégué de ces associations locales auprès des instances nationales à Paris. À l'occasion, il lui arrive même de représenter l'alpinisme français dans des congrès internationaux.
Le menu du banquet servi le 3 août 1879 à l'Hôtel National de Geneve, à l'occasion de la Conférence Internationale des Clubs Alpins, ne comportait pas moins de douze plats. Richard-Bérenger se souvient : « Quand je suis entré dans la fameuse salle de cent vingt couverts, on est venu m'enlever de la première place écartée que j'avais prise pour me faire placer à la table d'honneur. Là il y avait deux couverts : sur l'un était le nom du délégué de la section de l'Isère, sur l'autre celui du délégué de la Société des Touristes du Dauphiné. Vous devinez mon embarras, représentant deux sociétés, pour remplir dignement mon double mandat, ma double mission. Heureusement, j'étais à côté du président de la société catalane, de Barcelone, qui mange comme quatre. Il m'a aidé à accomplir ma mission. »
Richard-Bérenger ne pouvait pas faire moins que de rendre une invitation aussi somptueuse. Une « fête alpestre du Trièves » aura donc lieu les 17 et 18 avril 1881. Elle est annoncée le 19 mars dans l’« Impartial Dauphinois ».
« Arrivés en train à la gare du Monestier de Clermont le 17 avril à 10h09, les participants partiront en voiture pour Cornillon, où ils arriveront à midi. Après un déjeuner chez M. Richard-Bérenger, ils monteront au Fays (40 mn aller-retour). Ils partiront en voiture pour Mens, à 5h du soir, où un dîner leur sera servi à 6h. » Mais laissons là le style télégraphique du programme pour nous reporter au récit de la fête, paru dans le bulletin trimestriel du Club Alpin peu après.
« C'est au Monestier de Clermont que s'est opérée, le dimanche 17 avril dernier, la jonction entre les principales caravanes d'alpinistes venues de Lyon, de Gap et de Grenoble. Quatre voitures, ornées de drapeaux, reçurent les touristes, qui bientôt arrivèrent à Cornillon où les attendait M. Richard-Bérenger à la gracieuse initiative duquel la fête était due. »
Comme prévu, banquet dans la propriété de l'hôte, ripaille, discours, et (tout de même) bref aller-retour au Fays. Au retour, tout le monde se transporte à Mens.
« La ville était pavoisée, et, le soir, les alpinistes, pour remercier les habitants de leurs illuminations, tirèrent un feu d'artifice qui émerveilla les Mensois. Le banquet, qui eut lieu à l'hôtel de ville, fut très animé, et au dessert furent prononcés plusieurs discours que nous croyons devoir reproduire in extenso. » (Inspiré par un louable sentiment de charité dont le lecteur nous saura gré, nous n'avons pas cru devoir les reproduire in extenso ici.)
« Il est assez tard quand le banquet se termine, et, comme on doit se lever d'assez bonne heure le lendemain pour monter au Châtel, de conserve, les gens sérieux regagnent leur hôtel.
À quatre heures du matin, tous sont levés. Mais il est déjà cinq heures lorsque nous partons pour Châtel. À huit heures moins dix, les premiers touchent le sommet. Panorama splendide. Tout le bassin du Trièves, ce vaste cirque riant et pourtant dominé par de sévères cimes, plus sévères encore aujourd'hui sous leur manteau de neige qu'elles n'ont pas encore dépouillé, est là sous nos yeux. »
N'allez pas croire pour autant que les fêtards alpestres ne sont venus que pour le paysage.
« Les gens pratiques étalent surtout les provisions et y font honneur. Ceux qui ont des gourdes pleines en font part aux autres qui ont oublié le liquide. On s'octroie des œufs durs, du pâté, du saucisson, du mouton. On ne se refuse rien : pas même du dessert. Un aimable lyonnais, M. Magenties, a été jusqu'à se pourvoir d'oranges (des oranges à 1900 mètres !) dont il fait généreusement la distribution. Une bonne goutte de Chartreuse complète admirablement le repas. »
Suit une descente rapide, puis évidemment…
« On se retrouve à table dans la grande salle de l'hôtel de ville, et, pendant que les jambes se reposent, les dents se mettent à la besogne avec une vigueur d'excellent augure. On ne s'ennuyait certes pas hier, mais aujourd'hui la gaieté règne encore plus complète, plus expansive, plus turbulente même. Cependant, les inévitables toasts s'apprêtent, s'allument et éclatent. »
Allez, juste pour l'ambiance, voici la conclusion du toast porté par M. Cendre, Président de la Société des Touristes du Dauphiné.
« Il y a quelqu'un qui a droit particulièrement à la reconnaissance de tout le monde, de la Société des Touristes comme du Club Alpin, parce qu'il a contribué plus que personne à resserrer ce lien, je veux parler de M. Richard-Bérenger. Oui, j'adresse nos plus vifs, nos plus chaleureux remerciements à M. Richard-Bérenger. Pour ne pas prolonger cette allocution, je remercie nos visiteurs étrangers au nom de la Société des Touristes du Dauphiné et je bois à l'union des sociétés alpines de l'Isère, et à la personnification de cette union, à M. Richard-Bérenger. »
Il ne restait plus à la bande de joyeux alpinistes qu'à rejoindre la gare de Clelles pour prendre le train du retour. Vous n'auriez pas imaginé les Clellois laisser passer la caravane sans manifester leur joie par quelques drapeaux, accompagnés d'un poème de circonstance.
À la cohorte courageuse
Du Club Alpin l'honneur, l'espoir,
Disons tous d'une voix joyeuse
Revenez bientôt nous revoir.