Voici ce qu’on lisait dans « La femme de France » du 27 août 1933.
« Comme la plupart des sommets jadis tenus comme inaccessibles, le Mont-Aiguille a été considéré comme une escalade difficile jusqu'à ce que des femmes y soient montées. À dater de ce jour, il a été rangé dans les sommets dits « pour touristes exercés », ce qui est la pire injure à faire à une montagne, bien qu'il n'ait pas modifié un degré dans la pente des murailles que plus d'un grimpeur s'était auparavant glorifié d'avoir escaladées. »
Caustique, mais malheureusement exact. Au fait, quel est ce jour où une femme a escaladé pour la première fois le Mont-Aiguille ? Le 21 juin 1891. Une semaine plus tard, l’« Actualité dauphinoise » publie une magnifique gravure de la montagne, et le récit du mari, sous le chapeau suivant.
« Nous publierons donc simplement la relation que M. Thorant a bien voulu nous adresser, et nous ferons remarquer que l’infatigable Mme Thorant, pour qui les dangers de la montagne ont un attrait irrésistible, est la première femme qui ait fait le Mont-Aiguille. »
Vous ne vous étonnerez pas qu’aucune mention ne soit faite de l’épouse dans le bref compte-rendu du mari. Il faut dire qu’un an auparavant, le même journal avait consacré à ce dernier un long article dans lequel on lisait :
« Il est vrai que M. Thorant est merveilleusement secondé dans son amour de la montagne par Mme Thorant, une parisienne douce et modeste que les a-pic et les obstacles les plus invraisemblables n’effraient pas et qui entraîne son mari toujours plus loin et toujours plus haut. […]
Depuis, la montagne leur a livré tous ses secrets, et Mme Thorant ne connaît pas d’émotion plus captivante que celle causée par la vue éblouissante des glaciers ; elle s’y rend en plein hiver, parcourt Belledonne et Taillefer, brave les tourmentes, les crevasses dissimulées par la neige folle et, par des froids sibériens, gagne les sommets où d’habiles touristes ont peine à se rendre au mois d’août.
Il y a un mois, Mme et M. Thorant faisaient la Meije en mauvaise saison. On lira plus loin le récit de cette émouvante ascension que M. Thorant a bien voulu raconter pour nos lecteurs. Cette fois, Mme Thorant arrivait seconde sur un sommet qui n’a été dompté ‒ l’expression n’est pas trop forte ‒ qu’en 1876, pour la première fois. Bientôt ce sera le tour des Écrins, du Mont-Aiguille qui, bien moins difficile et moins important que la Meije, n’a cependant été gravi que par de rares alpinistes masculins. Mme Thorant veut y arriver bonne première. Son énergie et sa vaillance sont telles que nous sommes persuadés d’avance de son succès. Cette ascension comptera, comme celle tout à fait exceptionnelle de la Meije, dans les annales du tourisme. N’est-ce pas en effet le cas, mieux que jamais, de dire une fois de plus : ce que femme veut, son mari, Dieu et le diable, sommes-nous tenté d’ajouter, le veulent également ! »
Diantre ! Reconnaissons-le, la Meije est un exploit d’une autre envergure que le Mont-Aiguille. Surtout dans les conditions apocalyptiques décrites dans le compte-rendu du mari.
Cette fois-ci, Mme Thorant n’avait pas été complètement oubliée dans le récit de l’épopée. Le commentaire du journal lui rend un hommage appuyé.
« Ce qu’il faut admirer surtout c’est l’énergie déployée en cette circonstance par Mme Thorant qui a pu supporter vingt-huit heures de veille et plus de vingt-deux heures de fatigues, de luttes continues, parmi des dangers sans nombre et tels que, de l’avis des plus expérimentés alpinistes, rien ne saurait être comparé à la Meije. Mme Thorant est la deuxième femme qui ait accompli cette ascension et, certainement la première qui l’ait faite à une époque de l’année aussi peu propice et dans d’aussi mauvaises conditions, tant au point de vue de la route qu’au point de vue de la température. »
Mme Thorant était une alpiniste douée, résistante et opiniâtre. Elle a formé avec son mari, pendant une dizaine d’années une cordée exceptionnelle. Un témoignage amusant de leur complicité est resté dans le livre d’or du refuge de la Pra. Ils y étaient montés le 6 avril 1890, dans l’intention d’atteindre la Croix de Belledonne, en testant différents modèles de raquettes à neige.
« Tous les systèmes de raquettes vont ainsi être essayés : osier, rotin et cordes. Chacun de nous a sa méthode. Un seul point de ressemblance : nous avons tous l‛air de palmipèdes, mais d'espèces différentes. »
Ernest Thorant (1854-1896) s’est tué à la Meije, à 42 ans. Les mauvaises conditions, cette fois n’avaient pas pardonné. Il en reste une gravure dans l’« Actualité dauphinoise », une tombe au cimetière de Saint-Christophe en Oisans, quelques noms de lieux : une brèche, une pointe, et de nombreuses traces dans la littérature alpine.
Et son épouse ? Nulle part elle n’est désignée autrement que comme « Mme Thorant ». Il faut fouiller les archives d’états civils pour la découvrir. Elle était née Ida Devillers à Montdidier dans la Somme le 17 février 1863. Ils s’étaient mariés le 7 octobre 1882 dans le 20e arrondissement de Paris, où elle habitait avec ses parents. Elle a suivi son mari à Grenoble, où il avait été nommé commissaire priseur. Elle avait donc 19 ans lors de son mariage, 27 ans lors de l’ascension de la Meije, 33 ans quand elle est devenue pour le reste de sa vie, Madame Veuve Thorant. Un portrait ? Lors de l’ascension de la Meije son mari avait pris des photos, reproduites sous forme de gravures dans l’« Actualité dauphinoise ». On y distingue une silhouette féminine…
Bernard
Références :
La « Femme de France », « Le Dauphiné » et « L'Actualité dauphinoise illustrée » sont accessibles sur Gallica. Le livre d’or du refuge de la Pra est disponible en ligne. Un récit circonstancié de la catastrophe de la Meije en 1896 est paru dans le Bulletin du CAF.